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Compte rendu de
Arda Special 1
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Agøy (Nils Ivar), éd., Between Faith and Fiction.
Tolkien and the Powers of His World, Arda Special 1, Proceedings of the
Arda Symposium at the Second Nothern Tolkien Festival, Oslo, August 1997, Arthedain
– The Tolkien Society of Norway / Arda-sällskapet – The Arda-society, Oslo,
1998, 91 p.
Ce recueil, qui comprend six articles, inaugure la nouvelle série des publications norvégiennes d’Arda (à ne pas confondre avec la maison d’édition française homonyme). N. I. Agøy, théologien et professeur d’histoire à Telemak College (Norway), en a préparé l’édition scientifique (à la manière des études anciennes, il a réalisé un index locorum fort utile, pp. x-xii). Il s’agit des acta du colloque, tenu à Oslo en 1997 (comme le précise le titre complet du recueil), alors intitulé Ainur : Divine and Semi-Divine Powers in Tolkien’s World. Pour chaque article sont proposés une bibliographie indicative et un résumé en norvégien. Et la page 31 propose un quiz (avec réponses p. 43) !
Trois études se concentrent sur ce texte décisif qu’est l’Athrabeth Finrod ah Andreth (Home X, 307-326, et le commentaire par Tolkien p. 329-345). Nils Ivar Agøy, en nous livrant " The Fall and Man’s Mortality. An Investigation of Some Theological Themes in J. R. R. Tolkien’s "Athrabeth Finrod ah Andreth" " (pp. 16-27), ne s’est pas contenté de préparer l’édition du recueil, mais propose aussi une présentation claire de ce dialogue. Il commence par périodiser notre connaissance du rapport entre le legendarium et la religion de Tolkien : si avant 1977 on pouvait croire que l’appartenance de l’auteur du Seigneur des Anneaux au catholicisme était une coïncidence, la publication du Silmarillion (puis des Letters) a changé la donne. L’achèvement de Home permet désormais de comprendre ces relations en terme de progrès : le légendaire apparaît d’abord comme païen aux yeux mêmes de son auteur avant de se christianiser. Plus le temps passe et plus la théologie occupe une part importante du travail sur le Silmarillion. Ce rappel effectué (p. 16-17), Agøy en vient à l’étude du dialogue entre le prince Noldo Finrod (" l’ami des hommes ") et la sage femme (!) Andreth. Le plus étonnant dans l’Athrabeth n’est pas qu’il parle de la mort (1), mais du péché originel (2) et surtout de l’incarnation (3). 1) L’étude de la mortalité s’interroge a) sur le pourquoi de la mort des hommes (est-ce de tout temps leur nature ?) et b) sur ce qu’est la mort : la fin de la vie humaine ou le début d’une autre vie ? Si Andreth croit à une mort irrémédiable (point b), Finrod ne la suit pas. Agøy souligne parfaitement que dans leurs argumentations respectives, Finrod et Andreth considèrent que l’homme est corps et âme, et que si une autre vie existe, tous deux doivent y participer – ce qui est une position parfaitement catholique. Par contre, Andreth ne pense pas, comme Finrod, que la mort ait toujours été le destin des hommes : elle est la conséquence de la chute (point a). Du commentaire de Tolkien, il ressort que la position de Finrod doit l’emporter, ce que confirment les Letters (n°153, 156, 212). Les hommes se méprennent en ne pensant pas la mort comme un don et en la redoutant (ce qui est l’œuvre de Melkor). D’un point de vue théologique, la Bible ou Thomas d’Aquin s’accorderaient avec Andreth pour dire que la mort est une punition. D’où 2) l’étude du péché originel : s’il parle souvent de la chute, Tolkien ne semble traiter du péché originel que dans The Tale of Atanel qui suit l’Athrabeth (Home X, 345-349). Comme dans la Genèse, la désobéissance se solde par l’éloignement de toute la race humaine de Dieu, de même que la relation au monde change dans les deux cas (cf. Gn 3, 17-19 et Home X, 348, § 20). L’on en vient finalement à 3) l’étude de l’incarnation, ce qui est là encore unique chez Tolkien puisque habituellement il souligne l’aspect (pour le moins) caché de son christianisme dans ses écrits. Connaissant les Letters (n°181 et 211), il est très surprenant en effet de lire explicitement que l’Un lui-même entrera en Arda pour sauver les hommes et la Terre de la corruption (Home X, 322). Bref, nous disposons là d’une première et brève mais bonne présentation (parfois commentée) des thèmes de ce texte important, sur un terrain théologique cher à l’auteur. On s’étonnera simplement que la bibliographie indique, laconiquement, que la Summa theologica ait été achevée en 1272 : Thomas d’Aquin est mort le 7 mars 1274 après avoir interrompu la rédaction de la tertia pars le 6 décembre 1673. On en a complété le texte grâce à son commentaire des Sentences du Lombard.
Verlyn Flieger en reste à l’Athrabeth dans " Whose Myth Is It ? " (pp. 32-39). L’auteur des remarquables Splintered Light et A Question of Time revient sur le premier problème exposé par Agøy (mais rejette sa lecture de la chute) en posant trois questions. a) Quelle est l’autorité s’exprimant dans le mythe ? Tolkien a varié sur cette question : si la lettre n°131 dit que les légendes sont elfo-centrées, il dit ailleurs que le point de vue est númenóréen (Home X, 374, n. 2) ou humain (Home X, 370). L’Athrabeth ne tranche pas en présentant (les) différents points de vue. Chaque interlocuteur a le sien conditionné par son identité et son histoire. b) Pourquoi Tolkien a-t-il écrit l’Athrabeth alors qu’il a déjà présenté d’autres points de vue par l’intermédiaire de Rúmil, Pengoloð ou Bilbo par exemple ? Certes dire que la mort est un don revient à botter élégamment en touche et ne pas affronter la question, mais pourquoi prendre le risque de désarçonner les lecteurs habitués aux certitudes de la Terre du Milieu ? Selon Flieger, Tolkien, avec son honnêteté intellectuelle habituelle, n’avait pas le choix. Comprendre la nécessité de ce dialogue revient à apprécier c) comment il l’a écrit. Trois stratégies possibles se présentaient à lui : i/ laisser des points de vue divergents co-exister, aucun de ces points de vue n’ayant d’autorité absolue, même si ii/ la position de Finrod semble devoir s’imposer dans la subcréation. Reste iii/ la position la plus indécise, marque des doutes personnels de Tolkien qui ne s’est pas contenté des deux premières stratégies puisque, dans son commentaire, il requalifie de croyances ce que Finrod avançait comme connaissances (donc certitudes). C’est ce qu’atteste, aux yeux de Flieger, The Tale of Adanel. Cette stratégie laisse pourtant insatisfait devant la question (du pourquoi) de la mort. Flieger rappelle les termes de la lettre n°131 où Tolkien explique l’importance de la chute et le défaut des légendes arthuriennes. Dans les deux cas, c’est le rapport au christianisme qui est en jeu. Pour avoir lu son ami C. S. Lewis, Tolkien savait que lorsqu’un texte devenait une parodie du christianisme, il n’avait plus sa vie propre.
Enfin, l’Athrabeth fournit la clef de l’étude linguistique dans laquelle (puisqu’il est question des origines du monde de Tolkien dans ce recueil, il n’est pas question de Quenya ou Sindarin) est abordée l’origine du langage. Dans " "Old Human", or "The Voice in Our Hearts". J. R. R. Tolkien on the Origin of Language " (pp. 72-88), Maria Kuteeva commence par relever que, dans ses travaux universitaires, Tolkien pense que la question disputée de l’origine du langage ne peut être tranchée scientifiquement (vu ses critiques de l’indo-européen). Reste que l’idée même d’un proto-langage le séduisait (cf. Letters, n°209), comme l’a pointé V. Flieger dans Splintered Light en montrant l’influence de Poetic Diction de Barfield sur Tolkien. Dans ce domaine encore, la religion de Tolkien intervient puisque la felix culpa (qui conduit de la langue unique du jardin d’Eden aux incompréhensions de Babel) est une aubaine pour la subcréation d’une multitude des langues. Car l’œuvre inventée confirme les travaux savants. Ainsi, l’importance de la langue maternelle mise en avant par Tolkien dans " English and Welsh " se retrouve-t-elle défendue par Ramer dans The Notion Club Papers, mais là encore l’enquête sur l’origine du langage tourne court. Tolkien laisse penser que cette origine du langage humain (númenóréen) est elfique. C’est du moins ce que dit la version finale dans l’Appendice F du Seigneur des Anneaux, alors qu’une version antérieure se prononçait en faveur d’une origine humaine (Home XII, 30). C’est sur ce point que l’Athrabeth ou plutôt The Tale of Atanel s’avère une nouvelle fois déterminant. Ce texte fait exception en ce qu’il propose un éclaircissement de l’origine du langage : la voix divine perçue par/dans les cœurs. Ce n’est qu’avec la chute que cette voix se tait à jamais. La chute n’est donc pas à l’origine du langage, mais de l’impossibilité des hommes désormais à pratiquer la transmission de pensée avec d’autres créatures rationnelles et la séparation d’avec le Créateur (comme l’a aussi précisé Agøy). Sur ce point, Tolkien se sépare de l’enseignement catholique concernant Babel.
De fait, seuls deux articles traitent du thème central des Ainur. On l’aura compris dès son titre " All in One, One in All " (pp. 2-12), Marjorie Burns souligne (comme Flieger) la propension de Tolkien à l’ambivalence, voire la contradiction qu’il y a à développer un point de vue et son contraire à la fois. Après avoir repéré cette habitude chez Tolkien en plusieurs domaines : notamment la duplicité de l’hobbiteté, de Beorn (à la fois sauvage et docile) et de l’idée de longévité (la réincarnation elfique n’est pas la véritable immortalité), elle prend pour exemple privilégié le statut des Ainur qui sont à la fois des dieux et des semi-divinités, donc déjà plus (ou moins que) des dieux ! Burns rend compte de cette ambivalence par le double attachement de Tolkien au christianisme d’une part et aux mythologies (nordiques principalement) d’autre part. Si Eru est the One, immédiatement viennent the (Holy) Ones : les Ainur sont la pluralité d’Eru et de son indivisibilité. Si leur histoire se révèle être plus proche de celle des dieux mythologiques, elle montre leur simple rôle d’agents, leur manque d’autarcie. Comment en rendre compte ? Burns s’intéresse aux variations des différentes versions de l’Ainulindalë : si dans le Livre des contes perdus, les Ainur sont (vraiment) " les Dieux ", dans les années 30, ils ne sont plus que ce(ux) que les hommes appellent les Dieux, ce qui suggère que cette attribution est peut-être erronée. Errare humanum est, certes, mais c’est encore un trait du narrateur du Quenta que de parler des Dieux avec une majuscule avant de l’abandonner. L’idée d’une création des Ainur par Eru se trouve alors accentuée. Autre changement dans la représentation des Ainur : la wife devient une spouse : la différence n’est plus physique mais spirituelle. Ces évolutions relèvent d’une christianisation de la représentation (angélique ?) des Ainur selon Burns. Le paradoxe est que si Ilúvatar est bien omnipotent, nous voyons le pouvoir exercé par le/son panthéon (p. 10). L’article s’achève par la considération de la place de Melko(r).
Ayant jadis soutenu la même thèse que Burns à propos de la dualité mythologie/théologie chrétienne de Tolkien, Kai André Apeland, dans " On entering the Same River Twice. Mythology and Theology in the Silmarillion Corpus " (pp. 44-50), revient sur ses positions pour soutenir que le corpus du ‘Silmarillion’ avant 1937 relève d’une authentique tradition mythologique. Ce nouveau parti se paye au prix (fort) d’une définition stricte de la théologie comme affaire sacerdotale et la dénégation adressée aux théologiens d’une faculté poétique (mais combien de contre-exemples pourrait-on opposer où des maîtres en théologie et spiritualité se font aussi poètes, pensons à Jean de la Croix ou Jean Gerson (1363-1429)). L’auteur avoue avoir été déstabilisé par les textes de Home X où il lit un éloignement par rapport aux motivations strictement mythologiques de Tolkien. Bref, comme Agøy, Apeland pense que le corpus du ‘Silmarillion’ s’est théologisé. Il entend le montrer sur plusieurs exemples. a) Comme Burns, il prend celui du statut des Ainur : présentés comme les Dieux jusqu’en 1937, ils ne sont plus dénommés ainsi ensuite, pour des raisons théologiques : seul Dieu est (un) Dieu pour un chrétien. b) Les Orcs, d’abord conçus comme créés par Melkor, deviennent embarrassants dans une perspective chrétienne où le mal ne peut rien créer. c) Ungoliantë, quant à elle, est d’abord présentée comme éternelle (sans doute est-elle une Maia), ce qui pose problème d’un point de vue théologique. D’où sa rétrogradation sous la maîtrise de Melkor par la suite (comme le Léviathan des juifs). Bref, " les altérations pour faire du Silmarillion un texte théologiquement correct ne sont pas les fruits de l’imagination mythopoétique " (p. 48). Apeland considère donc que le Silmarillion qui doit faire autorité est celui de Home V parce qu’il est le plus proprement mythologique. Quand il y est revenu après 1937, il n’était plus dans le même état d’esprit : " on ne peut entrer deux fois dans le même fleuve " comme disait Héraclite (DK 91). Ce qui veut bien dire que Tolkien a voulu faire œuvre de théologie dans ses mythes. L’argument de la seule préparation à l’édition en 1937 ne peut tenir.
Daniel Timmons enfin, co-éditeur d’un récent collectif consacré à Tolkien (Tolkien and its Literary Resonance), rend publics, dans " Sub-creator and Creator. Tolkien and the Design of the One " (pp. 52-68), certains résultats de son doctorat sur les critiques tolkieniennes. D’où les échos de ce travail en début d’article (ainsi que dans celui du Journal of the Fantastic in the Arts). Projeter ses propres intérêts et thèses sur l’œuvre de Tolkien en attendant de lui des confirmations ne serait pas le moindre trait caractéristique de la critique tolkienienne ! Mieux vaut lire les textes achevés en les rapportant à l’histoire de la littérature plutôt que d’uniquement s’enfermer dans Home, conseille Timmons. On peut ainsi rapprocher les légendes de la Terre du Milieu de récits médiévaux ou de la Bible. On peut aussi rapporter le Silmarillion à Home. Dans cette perspective, on remarque immédiatement que Christopher Tolkien a effacé les traces d’un médiateur : Rúmil, Eriol, Ælfwine ou Pengoloð. Or ce personnage est capital pour expliquer les incohérences ou obscurités comme erreurs de copie. Par ailleurs, il devient difficile de rapprocher la subcréation de la Genèse. Timmons peut alors reprocher à Purtill (Tolkien. Myth, morality and religion) d’avoir repris Tolkien en théologien : il plaquait ses centres d’intérêt sur Tolkien. " Tolkien était un artiste subcréateur, non un théologien de notre monde " (p. 61). Il ne faudrait donc pas chercher, comme l’ont fait tous les autres critiques, à rapprocher les inventions de Tolkien à sa foi. (Faut-il alors se limiter à une méta-critique et faire l’histoire du commentaire ?). En tant que subcréateur, Tolkien aurait donné aux Ainur (à partir de l’Ainulindalë C) un libre arbitre, incompatible théologiquement parlant avec l’omniscience de l’Un. Timmons s’appuie sur un théologien américain contemporain pour trancher (trop nettement sans doute) la question plutôt que sur Boèce ou la scolastique des XII-XIVèmes siècles, alors qu’il établit une distinction entre préconnaissance (précise d’un événement) et prévision (de ce qui peut se développer). Ilúvatar prévoit ce qui va se dérouler. In fine, Timmons passe de la considération du début du Silmarillion à l’examen rapide de la (non) fin d’Arda corrompue : pourquoi n’y trouve-t-on de description de l’apocalypse alors que c’était le cas jusqu’en 1958 ? Il se range aux arguments défendus par V. Flieger dans Splintered Light : en tant que catholique, Tolkien voit l’histoire comme celle d’une succession de défaites où pourtant la lumière pourra l’emporter (la lumière ou le Feu Secret que Tolkien lui-même identifiait, comme l’a dit Kilby, au Saint-Esprit – ce que semble oublier Timmons).
On l’aura compris, il s’agit d’un court mais solide
recueil dont un des mérites, et non le moindre, est de souligner le caractère
exceptionnel de l’Athrabeth pris entre la foi et la fiction. S’y trouve
aussi soulignée l’importance de la lettre n°131 – souvent citée.
Enfin les commentateurs s’accordent pour dire, avec Christopher, que, concernant
les relations entre le legendarium et la religion de Tolkien, plus le
temps passe, plus le ‘Silmarillion’ fait œuvre de théologie.
Michaël Devaux
© La Compagnie de la Comté