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Compte rendu de Faeries n°1 |
Faeries
n°1 (revue), été 2000, éd. Nestiveqnen, 160 pages,
dossier Tolkien (collectif) de 44 pages.
Pour le lancement de leur toute nouvelle revue Faeries, les éditions Nestiveqnen ont consacré un long dossier à J.R.R. Tolkien (pp. 33-77). Ce dossier se partage entre huit articles de taille et d'intérêt inégaux. Les deux premiers ont pour vocation première de faire découvrir J.R.R. Tolkien et son oeuvre au lecteur qui ne les connaîtrait pas encore. Suivent deux essais plus conséquents, traitant des relations entre la géographie imaginaire de la Terre du Milieu et notre monde réel, et des manifestations artistiques chez les Elfes, les Hommes et les Nains. Enfin, les quatre dernières notes concernent les actualités liées au tournage d'une version cinématographique du Seigneur des Anneaux, les liens intéressants sur Internet et les jeux de société dérivés de l'univers inventé par Tolkien. L'ensemble est illustré avec brio par Sandrine Gestin et Stéphane Truffert.
Dans
le premier article « Tolkien, une Vie pour une OEuvre »,
Claire Panier entreprend de dresser une traditionnelle biographie, doublée
d'une bibliographie. La partie biographique elle-même (pp. 34-37)
est d'assez bonne facture, quoique sans surprise. On ne lui reprochera
que deux imprécisions de pure forme. En p. 34, « Le
jeune Tolkien s'intéresse beaucoup à l'étude des langues
(dont le gallois) » : Tolkien n'est pas précisemment
un spécialiste du gallois, mais de l'anglo-saxon, plus exactement
du dialecte mercien (voir notamment English and Welsh, in The
Monsters & the Critics, and Other Essays, pp. 162-163 dans
l'édition paperback Harper Collins Publishers, 1997). Il n'est pas
justifié de mettre cette langue en exergue plus que toute autre,
même si Tolkien en a donné des cours (The Letters of J.R.R.
Tolkien, lettre n°7, p. 12) et s'il admet en apprécier
les caractéristiques, dont il s'est inspiré pour créer
sa langue sindarine (Ibid., lettre n°165, p. 219). Quant
à l'affirmation réductrice de la p. 36, « Certains
pensent que l'ambiance pesante du Seigneur des Anneaux, et le Mal personnifié
par Sauron, démon à la fois omniprésent, omnipotent
et cependant invisible, cloîtré dans une tour loin de tout,
est la vision qu'avait Tolkien d'Hitler », c'est faire peu de
foi des réticences répétées de Tolkien à
considérer son oeuvre comme allégorique (Ibid., lettres
n°34, 131, 163, 165, 186, 203, 226, etc., ainsi que le Foreword
to the second edition en introduction de The Lord of the Rings,
Allen & Unwin, 2e éd., 1966). Au demeurant, il est
peu probable que Le Seigneur des Anneaux s'inspire de la seconde
guerre mondiale. Le motif archétypique évoqué ici
ressort plus vraisemblablement de la figure mythique d'Odin, observant
tous les mondes et comprenant tout ce qui s'offre à son regard depuis
son trône dans la tour Hliðskjálf, en Asgard (L'Edda
de Snorri Sturluson, traduction et notes de François-X. Dillmann,
Gallimard, 1991, p. 39, Gylfaginning §9 ; pour un
traitement plus exhaustif de ce sujet voir « Sauron, l'Anneau
et le symbolisme du Dieu Lieur » in Hiswelókë
(fanzine), Deuxième Feuillet, 2e éd. 1,
avril 2000, p. 57).
La bibliographie
commentée (pp. 37-40) se présente sous un angle beaucoup
plus délicat dès sa première phrase : « L'univers
conçu par J.R.R. Tolkien est ce que l'on appelle une uchronie »
- cette terminologie est déplacée et ne s'applique certainement
pas à une invention littéraire telle que celle de Tolkien 2.
Après l'énumération des ouvrages de fiction et des
recueils poétiques, on s'étonnera de lire, p. 38 :
« Les plus connus [des autres essais] et les plus faciles à
lire sont Finn and Hengest, the fragment and the episode, Beowulf
et On Fairy Stories ». Il est difficile de concevoir
comment les deux essais très techniques Finn and Hengest, the
fragment and the episode et Beowulf : The Monsters and the
Critics pourraient être d'une lecture facile pour le lecteur
francophone - non seulement ils n'existent pas en traduction, mais
ils contiennent en outre tous deux de longs passages en anglo-saxon !
En dépit du bon sens, On ne trouve aucune mention de l'essai A
Secret Vice, qui est certainement plus accessible pour le lecteur débutant,
tout en ayant le mérite d'aborder un thème cher à
Tolkien, la construction de langues personnelles. Les nouvelles Leaf
by Niggle, Farmer Giles of Ham et Smith of Wootton Major
ne sont pas non plus évoquées, bien qu'elles fassent de très
beaux contes féeriques, abordables à tout âge. Au final,
cette bibliographie plus qu'incomplète laissera les lecteurs les
plus exigeants sur leur faim.
Les
« Fragments de la Terre du Milieu » de Julien Raphaël
(pp. 41-54) se composent comme une suite de petits textes et de brefs
encarts (de divers auteurs) destinés à présenter le
monde, les peuples et les personnages principaux de l'oeuvre. L'ensemble
de cet article, destiné avant tout au lecteur qui découvrirait
J.R.R. Tolkien pour la première fois, est très bien conçu.
Le texte est clair et agréablement présenté, les citations
sont judicieusement choisies.
On ne
trouvera donc rien à redire à cette honnête présentation,
qui ne se permet qu'une toute petite faiblesse, dans l'encart sur Gandalf,
signé par un certain Ologand, p. 54 : « Certains
ont voulu traduire Gandalf par L'Elfe au bâton, ce
qui se rapporterait à son apparence et à son amitié
pour les Elfes, c'est une traduction qui en vaut une autre ».
Cette formulation elliptique semble oublier que l'identification est proposée
par Tolkien lui-même (Unfinished Tales, Allen & Unwin,
1980, pp. 391 et 399), le nom du magicien étant repris, comme
ceux des Nains de Bilbo le Hobbit, d'une liste qui figure dans la
Völuspá (un poème de la mythologie des anciens
peuples scandinaves, cf. L'Edda Poétique, présentée
et annotée par Régis Boyer, Fayard, 1992, Völuspá
§12).
« Les
Mondes Perdus » de Claire Panier (pp. 57-60) reprennent
la seconde partie d'un texte publié dans un numéro spécial
de L'OEil du Sphynx (fanzine), dont une version annotée par
divers lecteurs figure aussi sur le site Internet TolkienVF.
Après une mise en garde superflue, cet essai de nature géographique
se propose d'étudier les liens qui existent entre le monde secondaire
de J.R.R. Tolkien et notre propre monde réel. Le corps de cet article
est malheureusement très confus et tissé d'erreurs d'interprétation.
À
en croire la p. 55, « Par la suite, dans Le Silmarillion
(années 1940), la plupart des références [à
l'Angleterre] ont disparu ». Cette formulation est excessive
à plus d'un titre. L'écriture du Silmarillion s'étend
bien au delà de cette période. Selon Christopher Tolkien,
The Quenta ou Qenta Noldorinwa fut rédigé dans
la première moitié des années 30 (The Shaping of
Middle-earth, Allen & Unwin, 1986, p. 76). Il fut remplacé
par le Quenta Silmarillion en 1937-1938 (The Lost Road, Unwin
Hyman, 1987, p. 199 sq.). En fait, les années 40 furent principalement
consacrées à la mise en place du Seigneur des Anneaux.
J.R.R. Tolkien ne revint au Silmarillion et aux annales qui
s'y rattachent qu'au début des années 50 (Morgoth's Ring,
Harper Collins Publishers, 1993, p. 141 sq.). Il n'eut de cesse de
le retravailler et de le compléter jusqu'à la fin des années
50 (The War of the Jewels, Harper Collins Publishers, 1994, p. 173). Les
remaniements tardifs sont plus épisodiques (voir notamment le texte
Maeglin in The Peoples of Middle-earth, Harper Collins Publishers,
1996, p. 316 sq., où figurent des corrections de 1970-1971,
après une longue période creuse). Les références
à l'Angleterre et à la première forme de la mythologie
ne disparaissent pas brusquement après le Book of Lost Tales,
loin s'en faut. On notera par exemple la mention de Tavrobel sur
la seconde carte des années 30 (publiée dans The Lost
Road, op. cit., pp. 407-413) : cette ville était
précédemment identifiée avec Great Haywood en Angleterre.
Tolkien ne semble jamais avoir complètement abandonné la
vieille histoire de son marin anglo-saxon Ælfwine, qui fait encore
une apparition remarquable dans un texte de 1951-1959, le Dangweth Pengoloð
(in The Peoples of Middle-earth, op. cit., p. 394).
La question est complexe, et mérite un traitement plus rigoureux.
Nous renvoyons le lecteur désireux d'approfondir ce sujet à
l'excellent essai de Charles E. Noad, « On the construction
of "The Silmarillion" », in Tolkien's Legendarium,
V. Flieger & C. F. Hostetter eds., Greenwood Press,
2000, pp. 31-68.
Nous
lisons aussi, p. 56 : « La comparaison reste hasardeuse,
mais Umbar, sur la carte que l'on a dans Le Seigneur des Anneaux,
ressemble vraiment beaucoup à la côte africaine, et la mer
d'Helcar peut, dans certains passages, évoquer la Méditerranée,
bien qu'elle disparaisse dans les récits plus tardifs (à
partir du Seigneur des Anneaux) ». Seule l'esquisse V
de l'Ambarkanta (in The Shaping of Middle-earth, op. cit.,
p. 251) permet un rapprochement avec la côte africaine. Aucun
passage textuel ne corrobore cette thèse. Comme l'a très
justement remarqué Karen W. Fonstad dans son Atlas of Middle-earth,
l'inclinaison de la côte au voisinage d'Umbar ne correspond pas avec
ce croquis problématique. Il faut supposer des changements consécutifs
à la submersion du Beleriand ou de Númenor pour expliquer
cette différence, et nous entrons alors dans le domaine de la pure
spéculation. La mer d'Helcar soulève des questions du même
ordre. Contrairement aux affirmations de Claire Panier, elle ne disparaît
pas après le Seigneur des Anneaux : nous en trouvons
encore mention dans The Annals of Aman (in Morgoth's Ring,
op. cit., p. 82, texte daté de 1958 selon Christopher
Tolkien). Mais comme la localisation méditerranéenne du croquis
V de l'Ambarkanta situerait cette mer intérieure aux environs
du Mordor, la question de sa place dans la géographie tardive reste
épineuse. Sur la base d'une mention curieuse dans les Grey Annals,
Christopher Tolkien suggère qu'elle ait pu être identifiée
à la mer de Rhûn (voir The War of the Jewels, op.
cit., p. 174), sans qu'il soit possible d'en apporter la preuve
définitive. Karen W. Fonstad suit cette hypothèse en l'expliquant
par les phénomènes volcaniques qui auraient provoqué
la formation du Mordor et le rétrécissement de la mer. Nous
avons d'autres considérations semblables à mettre au dossier,
mais il nous faudra les développer ailleurs que dans cette recension
critique.
Dans
ce sens, nous lisons encore, p. 57 : « La Terre du
Milieu connue par la trilogie du Seigneur des Anneaux ou par Le
Silmarillion s'est tout à fait éloignée de cette
conception première, et il est impossible, désormais, d'établir
un parallèle avec l'Angleterre ». Comme nous l'avons
montré plus haut, il existe bien un glissement entre la conception
primitive du Book of Lost Tales et le légendaire tardif,
mais la scission n'est pas aussi nette.
Enfin,
en note 3, p. 57 : « L'histoire de Númenor
ressemble à s'y méprendre au mythe de l'Atlantide, et sa
géographie est imprégnée par la mythologie grecque
; quant à sa civilisation, elle évoque l'Egypte ancienne,
voire la Crète minoenne ». De quoi est-il question ici,
de Númenor ou de l'Atlantide platonicienne ? La dernière
évoque certes la Crète minoenne (voir le commentaire de Luc
Brisson dans Timée-Critias, Flammarion, 4e éd.,
1999, pp. 315-319). Pour la première, cela resterait encore
à prouver... (On pourra consulter avec profit notre article « Du
kirinki au puffin cendré » in Hiswelókë
(fanzine), Troisième Feuillet, juin 2000, pp. 85-86,
pour quelques éléments de réponse ; dans l'ensemble
les liens géographiques entre la Númenor tolkienienne et
l'Atlantide sont pratiquement inexistants).
Nous
sommes au regret de dire que l'auteur de cet article ne maîtrise
qu'imparfaitement son sujet. Il ne sera pas utile de s'y attarder davantage
(les aspects linguistiques sont cependant revus dans leur ensemble à
la fin de cette recension).
Avec
« Des Arts et des Peuples » (pp. 61-71), Claire
Panier se concentre ensuite sur les manifestations artistiques dans l'univers
tolkienien : l'art pictural (calligraphie, peinture, tapisserie),
la sculpture et l'orfèvrerie, et enfin la musique. Si le sujet était
de prime abord louable et ambitieux, son traitement n'est pas à
la hauteur de nos attentes. La première division, intitulée
« L'écriture : calligraphie, runes et autres cyrthes
pour « le dire » », est parsemée
d'approximations. Nous ne saurions dire où l'auteur a trouvé
le terme « Cyrthe » de son titre, si ce n'est qu'il
n'est pas de la main de J.R.R. Tolkien. Les runes elfiques sont les Certar
(en quenya) ou Cirth (en langue sindarine, singulier Certh),
ainsi que l'explique l'appendice E du Seigneur des Anneaux... Les
paragraphes suivants sont à l'avenant : « Les graphies
utilisées à l'époque du Troisième Âge
(avant?) étaient d'origine Sindar, donc elfique ». Passons
sur l'utilisation incorrecte du vocable « graphie »
dans ce contexte. Selon les propres termes de Tolkien, les lettres elfiques
ou Tengwar « had been developped by the Noldor [...]
long before their Exile » (The Lord of the Rings, App.
E, section II), tandis que les Cirth « were devised first
in Beleriand by the Sindar ». Tous ces systèmes d'écritures
sont effectivement elfiques, mais ils furent inventés par deux peuplades
distinctes, et cela dès le Premier Âge 3.
Plus
loin nous lisons « Ces runes ne servirent longtemps que pour
tracer des noms ou de brèves épitaphes sur le bois ou la
pierre, d'où leur forme anguleuse qui les apparente assez aux runes
celtiques que nous connaissons en Europe ». Il n'existe cependant
rien de tel que des runes celtiques. Les Cirth ressemblent par leur
forme à l'écriture runique des peuplades germaniques (l'alphabet
« futhark », voir L'Edda Poétique,
op. cit., p. 618 sq.). Pour rappel, l'écriture était
proscrite chez les Celtes en tant que moyen de transmission ou d'enseignement
d'un savoir (Magie, médecine et divination chez les Celtes,
Christian-J. Guyonvarc'h, Payot, 1997, p. 179 sq.). L'écriture
ogamique, faite d'encoches verticales ou obliques de part et d'autre d'une
arête horizontale ou verticale, est une spécificité
purement irlandaise (Ibid., p. 198 sq.). D'un point de vue
strictement artistique et technique, rien ne rapproche les ogams des runes
germaniques.
La suite
de cette section est une paraphrase maladroite de l'appendice E du Seigneur
des Anneaux. On notera un contresens probable, p. 62 : La
« graphie très particulière [des Nains de la Moria]
(longues lignes) porta le nom de Angerthas Moria ». Le terme
elfique Angerthas, qui signifie « Long Rune-rows »
(longues rangées de runes), s'appliquait déjà à
la version améliorée par l'Elfe Daeron : il fait référence
aux caractères additionnels, par rapport à la version originale
des Cirth qui contenait moins de symboles. La graphie des Nains
n'a rien de très particulier à cet égard, elle ne
diffère pas fondamentalement de celle des Elfes. Le système
d'écriture s'est simplement complété de quelques caractères
supplémentaires tout en étant légèrement réorganisé
pour les besoins de la langue naine. Toujours p. 62, la dernière
phrase mentionne que les « Nains aimaient tracer ces runes à
la plume, ce qui en fait une forme artistique de calligraphie ».
Cela nous semble être une interprétation très libre
de l'appendice E (« They developed written pen-forms from
them »), dont le sens premier est que les Nains développèrent
une écriture cursive pour les Cirth, contrairement aux Elfes
(« Among the Eldar the Alphabet of Daeron did not develop true
cursive forms », en raison de l'adoption des Tengwar
à cet effet). La forme cursive de l'écriture runique fut
d'ailleurs ébauchée par J.R.R. Tolkien, cf. The Treason
of Isengard, Unwin Hyman, 1989, pp. 462-463.
La section
suivante de cet article considère la peinture, la tapisserie et
les mosaïques (pp. 62-65). Le discours est d'emblée biaisé,
puisque l'auteur prend à partie la soi-disant absence de peinture
dans le monde de Tolkien, et construit l'essentiel de ses développements
sur ce présupposé. En outre, l'auteur établit son
argumentation sur des échanges qui ont eu lieu, de manière
récurrente, sur une liste de diffusion publique sur Internet. Elle
reprend presque littéralement les propos des principaux protagonistes,
et ses exemples, au mot près, proviennent de ces discussions 4.
Sans insister outre mesure sur le manque de rigueur intellectuelle que
cela révèle, il eût sans doute été de
bon ton de compléter le dossier. Dans l'Akallabêth,
on apprend que « tous les joyaux, toutes les étoffes,
les peintures, les ciselures [...], tout disparut à jamais »
lors de la Submersion de l'île de Númenor (le texte anglais
donne « all things painted and carven », The Silmarillion,
p. 336). Dans le Seigneur des Anneaux, livre I, chapitre premier,
des tableaux sont mentionnés parmi les richesses de Cul-de-Sac :
« tous les principaux trésors, ainsi que les livres,
les tableaux et des meubles plus qu'en suffisance furent laissés
en sa possession » (anglais « the books, pictures,
and more than enough furniture »). Au chapitre I du Quenta
Silmarillion, les Elfes Noldor se sont « plu à l'étude
des langages et des écritures, des formes de la broderie, du dessin
et de la sculpture » (en anglais « delighting in
tongues and scripts, and in the figures of broidery, of drawing, and of
carving », The Silmarillion, p. 45). Enfin dans
Le Livre des Contes Perdus, volume I, chap. 5, p. 174, les
Noldoli réalisent « des tableaux et des tapisseries brodées
et des sculptures d'une grande délicatesse » (anglais
« paintings and broidered hangings and carvings of great delicacy »,
The Book of Lost Tales, vol. I, p. 127). Alors la peinture,
peu présente dans l'oeuvre de J.R.R. Tolkien ?
La sculpture
et l'orfèvrerie sont à leur tour analysées, pp. 65-69.
La première est à peine mieux traitée que la peinture
précédemment (« Il n'y a pas une foule d'évocation
de sculptures dans Le Seigneur des Anneaux », p. 65).
Claire Panier réduit la sculpture à un rôle strictement
mortuaire, sur la base des quelques exemples qu'elle a su dénicher.
Il ne nous sera pas nécessaire de relever l'ineptie de cette thèse :
du reste, les exemples que nous avons ajoutés au dossier ci-dessus
s'appliquent aussi à cette forme d'art. En revanche, l'orfèvrerie
est mieux traitée, sur un mode plus conventionnel : plusieurs
objets façonnés ou ciselés par les Elfes, les Nains
ou les Hommes sont passés en revue. Des encarts (de Julien Raphaël
ou de Claire Panier) viennent compléter les descriptions des oeuvres
les plus notables (Dard, Arkenstone, Silmarils, etc.).
La musique
est le dernier des arts abordés dans cet article inégal (pp. 70-71).
Le prétexte pour citer quelques extraits des chansons et poèmes
du Seigneur des Anneaux est tout trouvé, et cette section
est d'une lecture agréable et reposante. Il y est fait bonne mention
de l'utilisation d'un chant par Gandalf pour contrer les calomnies de Grima
sur Galadriel, et ce seul exemple ouvre d'intéressantes perspectives
pour un article plus abouti sur la place de la musique dans l'oeuvre de
Tolkien.
Pour terminer ce dossier, Raphaël Granier évoque le tournage du film basé sur Le Seigneur des Anneaux dans un bref article « Tolkien dans les Salles Obscures » (pp. 72-74), agrémenté d'images de la preview officielle. Comme c'est de règle aujourd'hui, Julien Raphaël se livre à une recension de quelques sites dédiés à J.R.R. Tolkien sur Internet (p. 75). Au rayon ludique, le Jeu de Cartes du Seigneur des Anneaux et le Jeu de Rôle des Terres du Milieu sont brièvement présentés (pp. 76-77). Pour ce dernier, il eût été bienvenu de préciser que la compagnie américaine ICE a perdu sa license d'exploitation, bien que la traduction du jeu continue à être distribuée par Hexagonal en France. Il est peu probable que de nouveaux modules voient le jour dans ces conditions.
Au
final, on regrettera que les auteurs n'aient prévu aucun article
sur les langues inventées par Tolkien. C'eût été
l'occasion de présenter au public non-initié un aspect particulièrement
original de l'oeuvre du maître. Mais ces langues sont à peine
mentionnées dans les articles, et à dire vrai nous n'avons
pas affaire à des spécialistes du sujet. La note 1,
p. 39, prête à sourire : « Tolkien a
réellement élaboré ces langues, ne se contentant pas
d'inventer des mots en leur assignant une signification. Le langage elfique
Quenya, par exemple, dispose d'une véritable grammaire et phonétique ».
Passe encore pour l'invention « de mots en leur assignant une
signification » (la plupart des auteurs de fantasy contemporains
ne vont pas aussi loin et se contentent justement de mots sans signification
propre et sans relations étymologiques solides - il leur manque
ce que Tolkien appellerait une « nomenclature cohérente »
dans leur toponymie). Sans doute faut-il rectifier « phonologie »
et non pas « phonétique ». La note 3
de la p. 56 (à propos des noms tournant autour de la légende
d'Eriol), est plus inquiétante : « La plupart des
noms qui sont attachés à ce personnage sont directement inspirés
de l'anglais ou du scandinave, ce qui est exceptionnel dans l'oeuvre de
Tolkien où tous les noms sont créés à partir
des langues elfiques, gnomiques ou autres qu'il a élaborées ».
Rien que dans Le Seigneur des Anneaux, Tolkien utilise l'anglo-saxon
pour les noms et la langue des Rohirrim (e.g. Eorl, Eomer, Theoden, éored,
mearas, etc.) et le vieux norrois pour les noms des Nains (e.g.
Dwalin, Narvi, etc.) et du magicien Gandalf 5.
À la lumière des Unfinished Tales (p. 311, note 6),
nous pouvons aussi y ajouter le gothique pour les ancêtres des Rohirrim
(e.g. Vidumavi, Vidugavia). L'auteur de cette note ferait bien de relire
l'appendice F, section II, du Seigneur des Anneaux, où Tolkien
se présente comme le traducteur du Livre Rouge et prend en conséquence
le parti de rendre les noms humains par diverses langues de notre monde.
Mais
le pire se trouve dans le passage à caractère linguistique
des pp. 57-58, truffé de contresens et d'approximations fautives.
Il y est d'abord question de « sémantique »
: il faudra que l'on nous explique quel curieux sens est donné ici
à ce terme. On y lit ensuite que « les langues des Nains
et des Númenóréens sont typologiquement des langues
sémitiques, du genre de l'arabe ou de l'hébreu, ce qui conforte
l'idée européenne et africaine de la localisation d'origine ».
Quand il s'agit d'aboutir aux conclusions qui l'intéressent, Claire
Panier a l'art du syllogisme. D'un, ces deux langues n'appartiennent pas
à la famille des langues sémitiques (hébreu, araméen,
akkadien, arabe, etc.) puisqu'elles sont avant tout imaginaires.
Elles leur empruntent certaines caractéristiques (« faintly
Semitic flavour », Sauron Defeated, p. 241) en raison
de leur structure trilitère, tout en possédant leurs propres
spécificités (Ibid., p. 415 sq., « The
vocalic arrangements within the base, however, do not much resemble Semitic »,
etc.). De deux, l'Europe et l'Afrique sont bien vastes, alors que les langues
dites sémitiques sont très localisées. Ensuite nous
lisons que « le Quenya et le Sindarin, langues elfiques, sont
typologiquement plus proche du gallois (ce qui nous amène à
la Grande Marche vers l'Ouest des Elfes vers Valinor [...] »,
avec la précision suivante en note : « Il subsiste
néanmoins d'évidentes origines scandinaves dans la sonorité
et la topologie [sic] de la langue Quenya ». Ces affirmations
sont doublement fausses. Seule la langue sindarine des Elfes Gris s'inspire
très librement du gallois (par certains aspects phonologiques comme
ses mutations des consonnes initiales ou lénitions). Le quenya
des Hauts Elfes est conçu sur le modèle du finnois, lequel
est une langue non indo-européenne, au contraire des langues scandinaves
(norvégien, suédois, danois et islandais, qui appartiennent
au groupe germanique septentrional). Quant à un quelconque rapprochement
avec la Grande Marche, que ne peut-on dire avec des prémisses erronées...
Pour
finir, le terme « Orcs » est employé tout
au long de ce dossier, de préférence à la traduction
française de F. Ledoux qui donne « Orques ».
Malheureusement, J.R.R. Tolkien indique dans la lettre n°144 (in The
Letters of J.R.R. Tolkien, op. cit., p. 178) que « Orques »
est justement l'expression à utiliser en français. Il est
très désagréable de constater encore une fois que
les auteurs de ces articles ne sont pas à la hauteur des prétentions
qu'ils affichent, et que leur connaissance du sujet laisse largement à
désirer. Notons à cette occasion le contresens de la p. 59,
« [Tolkien] regrette d'avoir été obligé
d'utiliser [...] le mot elfe ou orc », en référence
à la lettre n°151, pp. 185-186. L'auteur de l'article
n'a pas su lire : les termes elf et goblin sont constestés,
J.R.R. Tolkien justifiant sa préférence pour orc
dans le second cas.
On l'aura compris, notre avis sur le dossier de Faeries n°1 ne saurait être que mitigé. D'un côté, on ne peut qu'apprécier une publication de ce type dans une revue professionnelle, hors du cadre étroit de fanzines à diffusion limitée. De l'autre, les essais prétendument sérieux de ce dossier laissent pensifs. Seul Julien Raphaël tire honorablement son épingle du jeu, avec un article grand public intelligemment construit. Pour autant, les fans de J.R.R. Tolkien doivent-ils acheter Faeries pour son dossier sur leur auteur favori ? Nous craignons que notre réponse ne soit guère engageante 6. Espérons que les éditions Nestiveqnen sauront mieux faire dans leurs prochains dossiers, sur des auteurs que nous n'avons probablement pas la chance de connaître aussi bien et sur lesquels il nous sera par conséquent plus difficile de conserver un esprit critique.
Didier Willis, juillet 2000
1. La première édition est de juin 1999. L'article en question est accessible sur notre site web Hiswelókë.
2. Uchronie : « (du gr. ou non, et kronos temps) n. f. Utopie appliquée à l'Histoire ; l'Histoire refaite logiquement telle qu'elle aurait pu être » (Nouveau Larousse illustré, tome 7 (Pr-Z), p. 1174). Les principales références au passé de notre monde se trouvent dans The Letters of J.R.R. Tolkien, op. cit., lettres n°165 p. 220, n°183 pp. 239 et 244, n°211 p. 283 ainsi que dans The Lord of the Rings, Prologue, section I (« Those days, the Third Age of Middle-earth... ») et Appendice D (« The year no doubt was of the same length... »). Le terme « uchronie » n'en demeure pas moins constestable dans ce contexte. Il s'agit pour Tolkien, en tant que continuateur d'une tradition mythologique, d'inscrire son récit dans le légendaire de notre monde, mais pas dans son Histoire. Nous n'en dirons pas autant des Notion Club Papers et de The Lost Road, où l'auteur avait envisagé, durant une certaine période, d'écrire un voyage dans le temps à grand renfort de détails historiques, ou du Book of Lost Tales, qui mentionne Babylone, Rome, Ninive et Troie (cf. les contes The Fall of Gondolin, pp. 196 et 203, et The History of Eriol or Ælfwine, pp. 315 et 330). Il s'agit de conceptions primitives, pour lesquelles nous ne pourrions pas davantage parler, au demeurant, d'uchronie au sens strict. Eu égard à la Terre du Milieu du Silmarillion et du Seigneur des Anneaux, le temps est imaginaire, l'espace est fictif : seules perdurent les légendes. Nous n'y trouvons aucune volonté allégorique ou politique de réécriture de l'Histoire.
3. L'indulgence sera de mise ici, puisque l'erreur figure en fait dans la version française des appendices, où le traducteur a rendu « of Eldarin origin » (donc elfique, au sens large) par « d'origine Sindarine » (appendice E, section II) ! Les errances des traducteurs de J.R.R. Tolkien sont suffisamment connues aujourd'hui, pour qu'il ne soit pas utile de rappeler qu'il est toujours bon de se référer à la version anglaise lorque l'on rédige un article.
4.
De l'utilité d'Internet, mais aussi de ses risques... Les discussions
en question eurent lieu en 1998 sur la liste de diffusion EB-Tolkien
(aujourd'hui remplacée par Ardalie),
notamment entre Didier Willis et Irène de Los Santos. La portion
incriminée de l'article de Claire Panier n'est qu'un copier-coller
de ces contributions. À titre personnel, je suis d'autant plus embarrassé,
que ce type d'échanges informels fait office de brainstorming
en permettant de secouer le sujet pour voir ce qui en ressort, mais qu'il
n'est pas toujours à prendre pour argent comptant. Aujourd'hui,
je retirerais ma mention selon laquelle la toile n'existait pas (reprise
p. 63). Outre la fausseté de l'argument, on peut peindre sur
des peaux tannées, sur des panneaux de bois, etc. La question du
support est secondaire.
Il faut rendre à César ce qui lui appartient : notre
contre-critique par la suite dérive principalement de messages échangés
en avril 2000 sur le forum du site web JRRVF.
Les mentions relatives à la peinture ont été relevées
par Sébastien Mallet et David Boulbès.
5. Dans son article géographique en p. 59, Claire Panier mentionne cependant l'étymologie nordique de « Gandalf » et des noms des Nains. Si elle « peut être étourdi[e] par les nombreuses incohérences qui apparaissent dans [la] conceptualisation d'Arda » (p. 58), nous le sommes tout autant devant ses propres contradictions. D'ailleurs la Völuspá n'est pas un « texte épique fondateur de la Scandinavie médiévale, l'Edda du moine Snorri Sturluson », mais un poème indépendant, dont Snorri ne reprend que des morceaux choisis.
6. Restent les nouvelles de ce volume, dont un petit bijou concocté par Léa Silhol, qui en justifient amplement l'achat.
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