Compte rendu de JFA Tolkien issue

            Senior (W. A.), éd., The Tolkien Issue du Journal of the Fantastic in the Arts, vol. 9, n°3, whole number 35, Florida Atlantic University, 1998, 255 p.

            Le Journal of the Fantastic in the Arts, qui publie, à l’occasion, des articles sur Tolkien, a eu la bonne idée de préparer un numéro spécial qui lui est entièrement consacré. Y sont présentés cinq articles (et deux recensions par West et Shippey de, respectivement, A question of Time de Flieger et Defending Middle-Earth de Curry). On peut les rassembler en deux groupes : l’un concerne le rapport de Tolkien à Beowulf, l’autre la théologie.

            Les études théologiques concernent la création et la mort. La création d’abord avec l’étude d’Elizabeth A. Wittingham, " The Mythology of the "Ainulindalë" : Tolkien’s Creation of Hope ", (pp. 212-228). Reprenant la définition du mythe de Barthes (Mythologies) comme naturalisation d’un concept, Wittingham passe en revue les concepts présents dans l’Ainulindalë, avec leur dialectique : certes le bien et le mal s’affrontent de toute éternité, mais puisqu’Ilúvatar est l’être suprême (c’est-à-dire qui a la suprématie), il faut garder espoir : Melkor ne l’emportera pas, il y aura une vie après la mort pour les hommes. La première partie de l’article (pp. 213-220) se limite au texte du Silmarillion (sans consulter les différentes versions parues dans Home) pour le paraphraser en soulignant cette dialectique dans les trois moments du récit (la musique, la vision, Eä). Les quelques points de commentaires sont repris des travaux, déjà anciens, de Harvey (The Song of Middle-Earth : J. R. R. Tolkien’s Themes, Symbols and Myths) et Purtill (J. R. R. Tolkien, Myth, Morality and religion). Dans la seconde partie de l’article (pp. 220 sqq.), Wittingham retrouve dans le Quenta Silmarillion les trois moments qu’elle a décrits : on voit toujours l’affrontement du bien et du mal (Melkor et Fëanor notamment), Manwë est la main séculaire d’Eru, mais l’espoir doit subsister puisque le mal sert au bien (les nains reçoivent le libre arbitre). – C’est à la conception des différentes morts possibles que s’attache Charles W. Nelson dans " "The Halls of Waiting" : Death and Afterlife in Middle-Earth " (pp. 200-211). Partant des affirmations de la lettre n°129 lorsque Tolkien dit que le Seigneur des Anneaux a pour thème la mort et l’immortalité, l’auteur passe en revue quelques morts notoires pour s’arrêter sur le concept d’immortalité. Comment réconcilier le sentiment d’un rapprochement possible avec le traitement de l’immortalité dans les pays du Nord (comme l’ont montré les Rogers) ou des druides et les déclarations de Tolkien (et les analyses de Keenan ou Reilly) selon lesquelles le Seigneur des Anneaux est un texte catholique après révision ? Il faut avouer que Tolkien a su synthétiser habilement. L’auteur passe ensuite en revue les différents type de vie (?) après la mort selon les espèces de la Terre du Milieu. Les Balrogs brûleront en enfer (Udun). Les Elfes ne semblent pas promis à la vision béatifique. Comme les Ents, ils sont immortels en Arda. Peut-être les Nains, qui prennent soin d’enterrer leurs morts, croient-ils à la résurrection du corps : ils gagnent en effet les halls of waiting. Quant aux hommes, la mort est leur destin, le don d’Ilúvatar. C’est un don et la peur qu’elle inspire vient de Melkor ; et c’est un don d’Ilúvatar et un destin : le suicide est interdit. De par leur nature, les hobbits sont comme les hommes, et partir des Havres Gris est une grâce spéciale accordée à Bilbo et Frodo. L’article se conclut par la distinction de la vraie et fausse immortalité (non pas celle qui sépare les hommes des elfes) : celle des hommes et celle des porteurs d(e l)’anneau(x). On regrettera que l’Athrabeth Finrod ah Andreth ne soit pas mentionné.

            Jonathan Evans, dans " Medieval Dragon-Lore in Middle-Earth " (pp. 175-191), livre une étude de plus sur Tolkien et Beowulf. Il commence par rappeler la fascination de Tolkien pour les histoires de dragons entre cinq et sept ans. Comme le dit Tolkien dans " Beowulf : The Monsters and the Critics ", seuls deux dragons l'ont impressionné lors de leurs rencontres dans Beowulf et la Völsunga Saga. Les autres dragons des traditions nordiques médiévales ne lui paraissent pas bons. Excepté Chrysophylax dans Farmer Giles of Ham, les dragons de Tolkien (Glaurung et Ancalagon dans le Silmarillion notamment) s’aligne(raie)nt et synthétise(raie)nt les grands modèles scandinaves (Fáfnir combattu par Sigurd, Miðgarðsormr combattu par Thor et ceux combattus par Beowulf). Evans passe ensuite en revue les rubriques de la classification classique des dragons (origine, forme, habitat, capacités…) pour la rapporter aux inventions de Tolkien (pp. 183-184). La fin de l’article se concentre sur l’histoire des deux dragons dans Silmarillion et ce que nous en apprennent quelques textes de Home. L’article comprend trois pages de figures (pp. 179-180, 182) donnant les références ad hoc concernant les dragons scandinaves et leur classification.

            Dans " Beowulf, Tolkien, and Epic Epiphanies " (pp. 192-199), E. L. Risden, soutient que Tolkien a trouvé en Beowulf (plutôt que dans les traditions chrétiennes ou germaniques) une conception de l’épiphanie dont il se souviendra en Terre du Milieu. Par épiphanie épique, il faut entendre la rencontre avec des êtres (monstrueux, appartenant à un monde où pourtant ils apparaissent naturellement) permettant de révéler la valeur héroïque de ceux qui les combattent. L’épiphanie de Tolkien n’est pas celle de la rencontre avec le Dieu chrétien. Au Troisième Âge comme à l’époque où se situe Beowulf, les hommes sont sûrs du destin de leurs âmes et peuvent (donc) agir héroïquement. Lorsque la magie est ainsi intégrée à la nature, nous sommes en Faërie et, contre une magie malicieuse, le seul espoir réside dans le courage. Beowulf, comme Frodo ou Bilbo, ne sont pas les combattants les plus forts mais les plus courageux. Cet article est repris dans le collectif Tolkien and its literary resonance (Greenwood Press, 2000) édité par Daniel Timmons qui présente dans ce numéro la dernière étude : " J. R. R. Tolkien : The "Monstrous" in the Mirror " (pp. 229-246).

            Il s’agit d’une enquête au second degré sur les critiques de Tolkien. Fort de sa thèse sur la question, Timmons pense qu’on a accordé une trop grande attention aux mauvaises critiques de la Terre du Milieu. La balance est en fait déséquilibrée en faveur des éloges. Ces bonnes critiques ne viennent pas qu’uniquement des fanzines mais aussi des études universitaires. L’opposition de ces deux genres ne saurait être opératoire. On sera surpris d’apprendre que la critique tolkienienne est plus pauvre que celle des de Joyce, Eliot ou Lewis et Wiliams par exemple (d’après les dépouillements bibliographiques des Modern Languages Association et Dissertation Abstracts International. Le commentaire existant est-il même critique ? Pour l’être, il lui faudrait connaître plus finement l’ensemble du corpus. Enfin, Timmons se demande pourquoi le Seigneur des Anneaux reste la star des commentaires. Le Hobbit est enfantin, le Silmarillion trop biblique. Le Seigneur des Anneaux est un monstre, comme Frankenstein, l’assemblage d’éléments variés. Certains sont toujours en manque d’études, comme les langues imaginaires, sans parler des mines de Home. La bibliographie de cet article est particulièrement intéressante vu la situation de chaque critique dans l’article (notamment de Rosebury, Shippey et Chance).

Michaël Devaux

© La Compagnie de la Comté