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Compte rendu de CR Unquendor
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Weide (Sjoerd van der), éd., Proceedings of Unquendor’s Third Lustrum Conference held in Delft, 25 May 1996, Lembas-extra, Leiden, 1998, 103 p.
Ce numéro spécial de Lembas-extra publie les actes du colloque " An Unfinished Tale " organisé par la société hollandaise Unquendor le 25 mai 1996 où furent prononcées cinq communications. La prochaine conférence aura lieu au printemps 2001 et s’intitulera : 2001 : A Tolkien Odyssey avec pour invitée d’honneur V. Flieger.
Les éditeurs annoncent que l’article de Marjorie Burns, " Spiders and Evil Red Eyes " (pp. 40-54), est la première version d’un chapitre d’un livre à paraître en 1998. A notre connaissance, ce livre n’est toujours pas publié à la mi-2000, mais les thèses concernant Gandalf sont reprises dans l’article (" Gandalf and Odin ") édité par Flieger et Hostetter dans Tolkien’s Legendarium (1998). La seconde partie concerne Galadriel. Si l’on souscrit à la thèse selon laquelle les personnages fantastiques sont souvent trop tranchés, l’on peut tenter de voir les couples d’opposés mis en scène par Tolkien. La thèse de Burns est que Shelob est l’ombre de Galadriel. Scindons la figure de la déesse celtique Morrígan et nous aurons l’elfe et l’araignée. Comme Morrígan, Galadriel fut guerrière, donc dangereuse, de même elle a des pouvoirs magiques, elle voit le futur. Morrígan est par ailleurs souvent considérée comme l’ancêtre de la fée Morgain du cycle arthurien, fort proche elle aussi de Galadriel par sa beauté et sa vie retirée dans son royaume magique. Au-delà, Galadriel serait aussi très proche, ne serait-ce que par le nom, de la She (ou Ayesha) de H. Rider Haggard (auteur, la même année - 1887 -, de She et d’Allan Quattermain), à ses côtés négatifs près. Or on retrouve ces derniers incarnés par la Shelob de Tolkien. Il est vrai qu’après le rapprochement via cette origine commune, l’on peut opposer terme à terme Galadriel et Shelob : la première est aussi belle que l’autre est laide, elle est la lumière alors que la seconde est ténébreuse (la lumière utilisée par les Hobbits dans les ténèbres de Shelob leur vient justement de Galadriel), l’une préserve la vie tandis que l’autre donne la mort.
Deux articles sont le fait de membres d’Unquendor. Le premier étudie la figure d’Aragorn, le second le rapport de Tolkien à la Genèse. Arti Ponsen, dans sa longue étude sur " Aragorn Aelstan, An English King " (pp. 6-39), propose de rapprocher (p. 38) Aragorn d’Édouard Ier (1239-1307). Plus largement, puisque Tolkien voulait écrire sa mythologie pour l’Angleterre et qu’il était médiéviste, on peut tenter d’apprécier sa conception de la royauté en la rapportant aux traditions anglaises médiévales. Le vieil anglais distingue le rice du cyning (le roi et le roi-prêtre c’est-à-dire le roi en tant qu’il a un pouvoir temporel et spirituel), ce que la traduction gotique de la Bible rend par reiks et thiúden dont le Théoden de Tolkien est l’écho. Aragorn précise qu’il n’a justement plus les mêmes pouvoirs que Théoden. Ponsen rappelle alors les éléments théoriques de la royauté anglaise depuis que le Normand Guillaume a conquis l’Angleterre et s’est fait couronner roi à Westminster Abbey. La seconde partie de l’article (pp. 16 sqq.) établit les parallèles avec la royauté de la Terre du Milieu. Relevons trois exemples (parmi les vingt proposés) : Andúril représente l’épée du pouvoir temporel mais une autre épée, la Courtain (l’épée de la miséricorde) rappelle aussi Narsil : elles sont toutes deux brisées ; l’anneau de Barahir (dont on parle si peu) rappelle le destin de l’anneau de saint Édouard le Confesseur (av. 1000-1066) ; Gandalf joue le rôle de l’Archevêque de Canterbury. De façon générale, la plupart des signes de la royauté (sceptres, bijoux, lieux et cérémonial de couronnement) peuvent admettre un parallèle avec les traditions anglaises. Ponsen expose ces rapprochements avec l’érudition nécessaire à ce genre d’exercice. On ne pourra le suivre cependant lorsqu’il attribue (p. 35) à saint Augustin la définition de Dieu comme " sphère infinie dont le centre est partout, et la circonférence nulle part ". Cette formule, souvent reprise au XVIIème siècle (Pascal, Leibniz) ne remonte qu’au Livre des XXIV philosophes (définition 2), traduit ou compilé à Tolède au XIIème siècle à partir (?) de la troisième partie (perdue) du De philosophia d’Aristote.
Ron Pirson, dans " The Elder Days. The Biblical Primeval History and The Silmarillion " (pp. 56-72), s’intéresse au rapport du Silmarillion à la Genèse. Il établit d’abord le status quæstionis en dégageant deux points (la notion de chute et les rapprochements textuels) étudiés par les trois commentateurs pris en considération (Shippey, Purtill, Helms). S’intéressant à la question de la présence ou non de la chute dans le Silmarillion, Pirson pense que la chute de l’Homme n’y est pas présente. La conception de la mortalité l’explique : dans la Bible, la mortalité est une conséquence de la chute au contraire du don d’Ilúvatar qui n’est pas une punition. Mais la chute est-elle même présente dans la Genèse ? Littéralement non. Écartant l’Athrabeth, Pirson pense pouvoir dire qu’aucune chute non plus n’est présente dans le Silmarillion. Celui qui est censé avoir engagé la chute est Melkor, or cet Ainu émane de Dieu qui a suprématie sur tout : le mal autant que le bien prend donc sa source en Dieu. De plus, l’exemple de Gollum à la conclusion du Seigneur des Anneaux confirme bien que le mal achève le bien. Mais peut-on suivre cette remarque et dire qu’il n’y a donc pas de chute ? La Théodicée de Leibniz qui présente les mêmes arguments ne fait pas pour autant l’économie du concept de chute. Finalement une nouvelle étude comparative des structure et composition des débuts respectifs de la Genèse (1-11) et du Silmarillion est présentée en trois points : a) le récit de la création, b) Noé et le déluge (Gn 6-9 rapproché du voyage d’Eärendil), et c) la tour de Babel (Gn 11, 1-9 rapproché de la chute de Númenor au nom de l’orgueil de l’homme qui veut se faire divin). La comparaison du récit de la création et du Silmarillion (cf. Gn 1, 1 - 2, 26 et l’Ainulindalë, le Valaquenta et le chapitre I du Silmarillion) est la plus fine : i/ Tolkien aurait tiré partie de l’ambiguïté de l’hébreu oyhla, elohîm, qui peut être singulier ou pluriel, lorsqu’il met en place Eru et les Ainur ; ii/ le " fiat " biblique est repris par " Eä ! " ; iii/ la guerre des Ainur contre Melkor est peut-être la traduction de weruach elohîm (Gn 1, 2), traduit habituellement par l’esprit ou le souffle de Dieu, mais aussi traduisible par " l’orage des dieux " ; iv/ enfin, dans la Bible comme dans le Silmarillion, il y a deux récits de la création : métaphysique d’abord (Ainulindalë), puis géocentré (chapitre I). L’article se conclut (pp. 71-72) par une vue d’ensemble des plans de la Genèse et du Silmarillion.
L’on poursuit avec la genèse mais celle des textes de Tolkien eux-mêmes, cette fois-ci, dans le rapport de Rayner Unwin, " An At Last Finished Tales. The genesis of The Lord of the Rings " (pp. 74-84). L’éditeur et ami de Tolkien (qu’il rencontra pour la première fois en 1944) se livre ici, concernant le Seigneur des Anneaux, au même exercice que celui auquel il s’était plié pour le Hobbit lors de la Centenary Conference. Rayner Unwin lut, à partir de douze ans, les premières versions de l’hauptwerk : le chapitre I dès février 1938, les trois premiers dès mars, les sept premiers en août et les douze premiers à la fin de l’année avant que le titre ne soit arrêté en 1939 (à la fin de cette année, Tolkien atteint le ch. 16 : la compagnie entre dans la Moria). La guerre a modifié les choses : M. Unwin ne poussait plus Tolkien, la suite du Hobbit n’était plus à l’ordre du jour alors que les stocks du livre de 1937 avaient disparu dans le bombardement du 7 novembre 1940. La parenthèse Waldman au début des années cinquante est ensuite exposée. Rayner Unwin rappelle que c’est lui qui est allé chercher le manuscrit du Seigneur des Anneaux à Oxford le 19 septembre 1952 pour l’éditer. La fin de l’article renseigne sur la politique économique d’édition du Seigneur des Anneaux et sur les problèmes bien connus induits par le perfectionnisme de Tolkien. L’article comprend (p. 78) un extrait du premier rapport sur le Seigneur des Anneaux par Rayner Unwin.
Enfin, le recueil se conclut avec une autre communication centrée sur l’édition des œuvres de Tolkien, mais en son versant pictural cette fois. Wayne G. Hammond et sa femme Christina Scull exposent en effet " The Making of J. R. R. Tolkien : Artist & Illustrator " (1995) de façon plus détaillée (pp. 86-103) que dans l’Avant-propos du livre lui-même (p. 7). L’idée du livre date de l’exposition consacrée à l’art du Hobbit à Marquette en 1987. La Conference de 1992 leur apprit que la famille Tolkien désirait voir éditer un tel livre (sa mémoire fut par la suite mise à contribution), et Christopher leur proposa de réaliser le projet et leur donna l’autorisation ad hoc pour utiliser les matériaux réservés de la Bodleian (y compris le texte de Roverandom) et leur envoya deux albums de photos et des poèmes inédits (liés à des illustrations) qu’il conserve par devers lui. Factuellement, le travail préliminaire de relevé des cotes et des thèmes des illustrations est revenu à Scull (mais des problèmes d’espace nous privent de ce travail). La sélection commune (d’abord de 240 pièces, ensuite réduite à 228, 110 noir et blanc, 118 couleurs) intervint en mai 1993. Mais HarperCollins ne voulut pas dépasser 200 illustrations… Part belle fut faite aux inédits. Les deux auteurs entreprirent d’étudier les influences subies par Tolkien dans le domaine des illustrations : celles de Brian Alderson (pour les trolls du Hobbit), Arthur Rackham (pour les arbres), Kay Nelson (pour la Rivendell du Hobbit) ou encore Voysey ou Rudyard Kipling, notamment, semblent effectives. Ils ont aussi identifié, lors de voyages (effectués entre juin 1993 et août 1994), les paysages de la plupart des illustrations n°8-13 ou 20-23. Le texte ne fut rédigé qu’entre la fin de l’été 1994 et le 1er mars 1995 (date de remise du tapuscrit). Scull est l’auteur des chapitres 1-3 et 6, et Hammond des ch. 4-5 et de l’appendice. Techniquement, aucune reproduction n’est plus grande que l’original et l’on doit l’absence d’un brouillon de la porte de la Moria à la mauvaise qualité des tentatives de reproductions. Enfin, on engagera le lecteur ne disposant pas de cet ouvrage, de se procurer si possible une réédition (celle de 1998 en paperback par exemple) où la typographie (les italiques de l’index notamment) a été revue.
Michaël Devaux
© La Compagnie de la Comté