
LA QUETE DU GRAAL
es textes littéraires
du Moyen Âge offrent des définitions différentes du Graal,
ou Saint-Graal. C’est évidemment une sorte de talisman, un objet merveilleux
: parfois c’est un graal , un plat creux, que porte une pucelle ; parfois
c’est le Saint-Graal, la coupe de la Cène, ou la coupe dans laquelle Joseph
d’Arimathie recueillit le sang du Seigneur crucifié et que symbolise toujours
le calice de la messe. Le Saint-Graal a le pouvoir d’offrir aux chevaliers de
la Table Ronde le plat de viande que chacun préfère, et devient
ainsi une sorte de corne d’abondance. Ailleurs, le Graal est une pierre brillante,
une gemme précieuse. Dans la plupart des textes, le Graal se situe dans
le cadre des aventures de la cour du roi Arthur.
Parmi les textes français, le roman de Perceval, ou le Conte du Graal de Chrétien de
Troyes (1135 env.-1183 env.) est capital. C’est l’histoire du chevalier orphelin Perceval qui,
après avoir été reçu à la cour du roi Arthur, court les aventures dont une des plus mystérieuses
est sa visite au roi Pêcheur. Dans son château, Perceval voit défiler devant lui le cortège du
Graal. Le Graal est entre les mains d’une vierge et, dans le même cortège, Perceval voit un
chandelier, un grand plat ou « tailleoir », et une lance qui saigne. Il n’ose demander une
explication. Poser une telle question aurait restauré la prospérité de la Terre Gaste qui entoure
le château du Graal et aurait guéri le roi Méhaigné. Le Conte du Graal restant
inachevé, on ne saura jamais quelle interprétation Chrétien de Troyes avait l’intention de
proposer.
Vers la fin du XIIe siècle, un poète bourguignon, Robert de Boron, raconte dans son
Estoire dou Graal que c’est le vaisseau de la Cène, celui qui reçut le « Saint Sang », que
les fils de Joseph d’Arimathie portèrent en terre occidentale, vers les vaux d’Avalon. La mise
en prose de ce texte fut effectuée fréquemment. D’après le Perceval en prose (le
Didot-Perceval ) le héros de la quête du Graal est Perceval, mais il cède la place à Galaad,
le fils de Lancelot du Lac, dans La Quête du Saint-Graal, l’avant-dernière branche du
cycle en prose des romans arthuriens, le cycle de la vulgate. Le Perlesvaus, autre
roman en prose dont le thème est le Graal, aurait, selon son éditeur W. A. Nitze, des rapports
très étroits avec l’abbaye de Glastonbury. Les romans en prose française concernant le Graal
restèrent populaires jusqu’au XVIe siècle.
Il existe d’importants romans gallois dont le héros est Perceval (par exemple
Peredur ). Ce texte a des rapports étroits avec le Perceval
de Chrétien de Troyes, sans être une traduction. Kulwch
et Olwen , le conte superbe des Mabinogion gallois, fait allusion
au Graal. Il reste une traduction irlandaise de La Quête . En Allemagne,
le poète Wolfram von Eschenbach (1170 env.-1220 env.) créa une nouvelle
version du Perceval de Chrétien. Dans ce texte, le Graal devient
une pierre précieuse. Il existe en outre des versions portugaises, espagnoles,
anglaises, etc., de ces romans du Graal.
Comment interpréter ce thème mystérieux et si influent ? Pour les uns (notamment
R. S. Loomis), le Graal, c’est la corne d’abondance de Bran dans la mythologie celtique. Pour
les autres, le conte du Graal se compose d’éléments de la vieille littérature irlandaise transmis
au pays de Galles et chantés par les bardes gallois aux Normands. D’autres critiques attirent
l’attention sur le symbolisme de la lance qui saigne et du Graal pour suggérer qu’il s’agit du
principe mâle et du principe femelle. Jean Marx souligne l’importance du folklore celtique dans
la formation de la légende. Toutefois, le Saint-Graal est d’abord un symbole chrétien qui
s’associe avec la Passion du Seigneur, mais l’Église reste réticente au sujet du Graal et
n’emprunte jamais ce thème.
Le Graal soulève encore actuellement beaucoup de questions, et les multiples explications
témoignent de la valeur inspiratrice du thème. Le poème de Wolfram von Eschenbach est à
l’origine du drame musical de Wagner ( Parsifal ). T. S. Eliot s’inspire de la Terre Gaste
dans son poème The Waste Land , et le thème du Graal se retrouve dans Le Roi
Pêcheur (1949) de Julien Gracq, dans The Sword in the Stone ( L’Épée dans
le roc ) et dans The Once and Future King de T. H. White.
Malgré les interprétations différentes de la critique et les façons diverses dont les auteurs
ont présenté le thème, on entrevoit une évolution de la légende. À une série d’aventures
mystérieuses s’ajoute l’élément religieux qui fait du Graal un objet saint que les héros
contemplent, soit à la cour du roi Arthur lors de la Pentecôte, soit dans une ville sacrée, Sarras,
où ils voient en même temps le fer de la Lance, les clous de la Croix, et où Jésus se présente
à eux comme un évêque ; l’hostie est remplacée par le Saint Enfant et le calice se remplit du
Saint Sang. Cette « christianisation » du Graal s’achève dans le premier quart du XIIIe siècle,
époque marquée par la floraison de l’architecture gothique religieuse. Le plus haut degré de la
chevalerie arthurienne est atteint avec la chevalerie « céleste ». À partir de ce moment, un
déclin s’amorce, et le Graal devient une aventure chevaleresque que pouvait suivre même un
chevalier sarrasin, Palamède.
Dans les romans du Graal, les différents auteurs présentent chacun une interprétation
personnelle : pour Chrétien de Troyes, les aventures du Graal ne sont qu’un élément de
l’apprentissage chevaleresque. Dans La Quête les ermites prononcent des sermons
où sont expliquées les aventures de Logres, d’une part, et les principes de la vie chrétienne,
d’autre part. C’est parce que les romans médiévaux sont si variés et si riches, et qu’ils sont le
fruit de l’union de deux cultures différentes, française et celtique, que le débat critique
continuera pour témoigner de la puissance continue d’un thème qui se renouvelle presque à
chaque époque.
(c) 1995 Encyclopædia Universalis France S.A.Tous droits de propriété intellectuelle et industrielle réservés.